L’Arctique : une destination croisière comme les autres ?
Vous vous êtes toujours passionné par les navigations polaires ? Mouiller dans un fjord sous le soleil de minuit est votre rêve de marin ? Vous n’êtes pas le ou la seul.e ! De plus en plus de plaisanciers partent naviguer en Arctique dans le but d’assouvir un fantasme, de changer de destination mais aussi… de changer le monde. Et ainsi, de participer à sa destruction.
L’Arctique, nouvelle frontière de la grande croisière ?
Il y a vingt ans, la navigation privée en Arctique restait l’apanage d’une poignée de navigateurs d’exception : quelques noms emblématiques, des voiliers construits sur mesure, des années de préparation étaient nécessaire pour pouvoir imaginer se risquer entre ces glaces. Mais aujourd’hui, la donne a – un peu – changé. Pas radicalement — l’Arctique ne s’est pas transformé en bassin de croisière facile et agréable —, mais suffisamment pour que la question soit posée autrement. Le Groenland, le Svalbard, l’Islande, le passage du Nord-Ouest sont devenus des objectifs que des plaisanciers hauturiers expérimentés, mais non professionnels, osent désormais envisager sérieusement. Des forums, des récits de navigations, des conférences aux salons nautiques, des magazines spécialisés : le sujet intrigue, fascine et irrigue aujourd’hui toute la communauté des navigateurs hauturiers à la recherche de nouvelles destinations.
Les chiffres en témoignent, même si la plaisance voile reste modeste dans les statistiques globales. En 2024, le passage du Nord-Ouest — ce corridor mythique à travers l’archipel arctique canadien qui relie l’Atlantique au Pacifique — a vu plusieurs dizaines de voiliers privés le tenter. En 2023, qui fut une année particulièrement favorable, pas moins de 21 unités l’ont traversé avec succès. Pour mémoire, une seule l’avait réussi en 1977, et ce n’était pas un voilier de série. Trois Garcia Exploration 45 l’ont même franchi ensemble à l’été 2024, partis en convoi depuis le Groenland en juillet — une image qui, à elle seule, mesure le chemin parcouru.
Plus accessible que le passage du Nord-Ouest, le Svalbard accueille chaque saison un nombre croissant de voiliers de plaisance. En 2024, Camille Dedenise, artiste Française de 28 ans passionnée d’alpinisme et de navigation, a décidé de rejoindre le Spitzberg non pas en avion, mais en bateau — une traversée depuis la Norvège qu’elle a racontée dans une série de récits. “Pourquoi ne pas naviguer jusqu’à la Norvège ? La traversée est une part importante de l’aventure”, explique-t-elle. Cette logique de lenteur volontaire, d’immersion totale, de cohérence entre la démarche de voyage et le respect de l’environnement, est précisément ce qui distingue le voilier du vol charter vers Longyearbyen.
Le voilier Lifesong, un Garcia Exploration 52 à bord duquel vit toute une famille — dont un enfant né à Tahiti après une traversée depuis l’Antarctique —, navigue en Arctique depuis plusieurs années. À bord, la navigation n’est pas un sport mais un mode de vie. La saison 2023 s’est déroulée entre la Norvège, le Spitzberg et le Groenland. Ce type de projet, autrefois marginal, est en train de devenir une référence pour une nouvelle génération de navigateurs qui ne se reconnaissent ni dans la croisière côtière familiale ni dans la régate compétitive. L’Arctique, avec ses silences immenses, ses glaciers qui vêlent dans la mer et ses ciels traversés par les aurores, attire une certaine idée de la navigation : brute, exigeante, vraie.
Mais pourquoi cet engouement ?
La glace fond, les voiliers arrivent…
Si l’Arctique attire davantage les voiliers, c’est d’abord parce que la glace recule. Et si la glace recule, c’est parce que la planète se réchauffe sous l’effet des activités humaines. L’Arctique se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du monde : c’est la conclusion d’une étude publiée en 2022 dans la revue Communications Earth & Environment, basée sur quarante ans de données satellitaires recueillies depuis 1979. La progression est de 0,75°C par décennie en moyenne. Autour du Svalbard et de l’archipel russe de Nouvelle-Zemble, c’est encore plus brutal : la région se réchauffe de 1,25°C par décennie, soit environ sept fois plus vite que la moyenne mondiale. La NOAA a confirmé fin 2024 qu’il s’agissait de la onzième année consécutive de réchauffement accéléré de l’Arctique. Depuis 1958, l’épaisseur de la banquise permanente a diminué de 42 %.
Ce phénomène porte un nom : l’amplification arctique. La mécanique est bien connue et surtout implacable. Quand la banquise fond, la surface de mer sombre qui la remplace absorbe bien plus de rayonnement solaire qu’une surface blanche et réfléchissante. La mer se réchauffe davantage, ce qui accélère encore la fonte. Un cercle vicieux auto-entretenu dont on ne voit pas la fin, et dont les modèles climatiques les plus optimistes ont longtemps sous-estimé la vitesse.
Pour un navigateur, la conséquence est concrète : les eaux arctiques jadis fermées en été s’ouvrent, au moins partiellement. L’été 2024 a ainsi présenté un couvert de glace historiquement bas sur la route nord du passage du Nord-Ouest. Attention, cela ne signifie pas pour autant que la navigation y est facile, bien au contraire. Des glaces plus anciennes et plus épaisses dérivent de plus en plus vers le sud depuis le pôle, créant des goulots d’étranglement imprévisibles dans des zones qui paraissent libres sur les images satellitaires.
Naviguer en Arctique à la voile : une pratique écologique ?
Le plaisancier qui envisage l’Arctique à la voile se distingue radicalement, sur le plan de l’empreinte environnementale, du passager d’un paquebot d’expédition. Un voilier qui se déplace à la voile n’émet que peu d’équivalent CO2. Il ne rejette pas des tonnes d’eaux grises ou noires. Il n’occupe pas, dans un fjord, l’espace sonore qu’occupent des moteurs diesels tournant en permanence. Le voilier est, par définition, le mode de navigation le plus sobre qui soit. On serait donc tenté de conclure que le plaisancier à la voile peut naviguer en Arctique la conscience tranquille.
Ce serait cependant aller un peu trop vite en besogne.
Le premier problème, c’est le moteur auxiliaire. Aucun voilier moderne ne navigue en Arctique à la voile pure. Les calmes sont fréquents sous les hautes pressions polaires, les manœuvres dans les glaces ou en approche des mouillages exigent le moteur, et les longues traversées entre les zones navigables nécessitent souvent de compléter la voile par le diesel. À bord du Castella lors de la traversée de cinq jours vers le Groenland, le moteur a tourné vingt-six heures. Ce n’est pas rien dans des eaux où chaque émission de carbone noir (issue de la combustion des combustibles fossiles) se dépose directement sur la glace et en accélère la fonte.
Le deuxième problème est le vol. La quasi-totalité des équipiers qui embarquent pour l’Arctique commencent par prendre un avion. Un vol aller-retour Paris-Longyearbyen émet environ 1,5 tonne de CO₂ par passager. Pour un équipage de quatre personnes, on dépasse les 6 tonnes de CO₂ avant même que la première voile ne soit hissée. Camille Dedenise, en 2024, a fait le choix de rejoindre le Svalbard entièrement par voie terrestre et maritime depuis la France — le train d’abord jusqu’en Scandinavie, puis le voilier. Une cohérence admirable, et un exemple inspirant. Mais ce choix là reste minoritaire, même parmi les navigateurs les plus engagés.
Le troisième problème est plus profond, et il touche à la nature même de l’écosystème arctique. La présence humaine en mer, même en voilier, n’est pas neutre. Les cétacés — baleines boréales, bélugas, narvals — communiquent et se déplacent par le son. La pollution sonore d’un voilier au moteur dans un fjord étroit suffit à perturber leurs comportements, notamment leurs chants de communication et leurs migrations. Les ours polaires, dont la population mondiale est estimée entre 20 000 et 25 000 individus, voient leur habitat se fragmenter sous l’effet du recul de la banquise. L’ajout de voiliers dans leurs zones de chasse et de repos — même en respectant les distances réglementaires — ajoute un stress à des animaux déjà soumis à des pressions considérables. Le WWF est particulièrement clair sur les croisières en Arctique : “Déversements, augmentation de la pollution sonore sous-marine, perturbations causées par le trafic maritime et introduction d’espèces envahissantes sont quelques-uns des risques déjà identifiés.”
Le quatrième problème est systémique. Le plaisancier à la voile, pris individuellement, a une empreinte marginale. Mais la somme de toutes les présences humaines en Arctique — voiliers, paquebots d’expédition, navires de pêche, cargo, brise-glaces —, elle, n’est pas marginale. Entre 2013 et 2023, le nombre de navires dans la zone arctique a augmenté de 37 %, et la distance totale parcourue a plus que doublé. En 2024, les émissions de carbone noir des navires au nord du 60e parallèle s’élevaient à 3 310 tonnes, contre 2 696 tonnes en 2019. Le voilier est le dernier des pollueurs dans cette accumulation. Mais il y contribue, et sa présence, même sobre, légitime et normalise une présence humaine accrue dans des zones qui n’en ont pas besoin.
Il faut aussi parler des espèces envahissantes. Les coques de voiliers, même les plus soignées, peuvent transporter des organismes microscopiques d’une mer à l’autre. En Arctique, dont les eaux froides et isolées ont développé des écosystèmes d’une fragilité extrême, l’introduction d’une espèce étrangère — même involontaire — peut avoir des conséquences durables et impossibles à corriger. Les procédures de nettoyage de coque avant d’entrer dans les eaux arctiques sont recommandées mais rarement imposées aux voiliers privés.
Y aller… ou pas ?
La réponse la plus honnête est… Non ! Même si, dans certains cas, on peut imaginer que ces navigations de voiliers de particuliers dans ces zones ultras sensibles peuvent se justifier. Il existe des navigations en Arctique qui font avancer la connaissance du monde. L’expédition Pacifique, conduite à bord de voiliers depuis 2020 jusqu’en 2024, a accompli un tour complet de l’océan Arctique en cinq ans, intégrant des programmes scientifiques dans le cadre de la Décennie des sciences océaniques des Nations Unies, collectant des données de température, de salinité et de pollution plastique là où les navires de recherche ne vont pas. L’explorateur Jean-Louis Étienne, dont le voilier Persévérance embarque des scientifiques et des éducateurs pour des croisières au Groenland et au Spitzberg, a fait de la navigation polaire un outil de connaissance et de sensibilisation. À bord du Lifesong, cette famille qui navigue en Arctique depuis des années prend soin de documenter chaque escale, de partager ses observations, de transmettre.
Mais est-ce suffisant ? A chacun de juger, mais se garder un espace vierge d’être humain et totalement protégé ne parait pas être saugrenu. Il reste suffisamment d’autres destinations absolument magnifiques à découvrir pour laisser l’Arctique - et soyons fous, même l’Antarctique - tranquille pour les décennies à venir.





