Vous naviguez ? Alors vous l’avez remarqué depuis une vingtaine d’années : le dérèglement climatique nous touche au plus profond de notre passion et le phénomène s’amplifie de manière exponentielle. Cela vous angoisse ? On le serait à moins ; mais plutôt que de s’assumer ecoanxieux, ne faudrait-il pas opter pour une écolucidité plus utile à tous ?
En une vie de navigateur, les changements auxquels nous avons pu assister se voient à l’œil nu ! Les températures de l’eau sous nos coques s’envolent et battent des records été après été, tandis que de nouveaux habitants venus de Mer Rouge, de l’Océan Indien ou des Antilles colonisent nos mouillages préférés. Si vous êtes un adepte de la plongée (en bouteille ou en apnée) vous avez vu, horrifié, les coraux blanchir et mourir sous les assauts de véritables canicules sous-marines. Et que dire des phénomènes météos extrêmes, des pilots charts qu’il faut maintenant suivre avec prudence ou, tout simplement, de l’air devenu irrespirable l’été à l’intérieur de nos bateaux ? Il ne s’agit plus de lire un rapport de scientifiques spécialisés dans le climat – qui nous alarment pourtant depuis… 1990 ! Il s’agit de vivre au quotidien cette « nouvelle normalité » qui est bien plus angoissante que de lire que la température entre l’ère préindustrielle et la fin du XXIe siècle pourrait augmenter de 2 ou 3°C !
Records, vous avez dit records ?
L’été 2026 a été le plus chaud en France depuis le début des mesures en 1900. La température de surface des océans a atteint des niveaux particulièrement élevés à l’échelle mondiale et la Méditerranée a de nouveau connu, elle aussi, des valeurs jamais vues auparavant. En août, sa température moyenne de surface a dépassé 28 °C. À l’échelle planétaire, la quasi-totalité des océans et des mers du monde étaient – très largement – au-dessus des normales de saison. En rade de Villefranche-sur-Mer, la température a atteint 29,87°C et la température moyenne de surface entre 60°S et 60°N) le 5 août 2026 était de 21,2°C. Le pic précédent datait de 2024 : 21,09°C. A peine plus nous direz-vous ? Oui, mais le record de 2024 avait été mesuré en mars, période bien plus propice à une température maximum entre 60°S et 60°N, alors qu’en août, pour le record de 2026, la moitié des océans est… en hivers !
Ces records de température qui s’enchaînent et ne sont plus l’apanage des seules années caniculaires (la fameuse année 1976 !!!) changent donc d’ores et déjà notre manière de naviguer, de préparer nos traversées et… nos routes de grandes croisières !
La réalité des changements climatiques vue depuis le pont d’un bateau
Si les scientifiques – et c’est là leur boulot – sont capables d’analyser et de comprendre ce qu’un dixième de degré en plus dans un mouillage ou sur l’ensemble des océans peut avoir de catastrophique nous, simples navigateurs, avons une analyse toute aussi fine même si elle est moins analytique et bien plus archaïque… Revenir dans le même mouillage depuis des années et voir les évolutions concrètes permet de se faire sa propre archive, de documenter les changements majeurs. Un poisson perroquet vu une fois dans la baie des Anges à Nice ne signifie pas grand-chose : en voir des dizaines, toute l’année, alors que vous n’en aviez jamais vu avant le début des années 2000 est une évolution qui interpelle. Et que dire du blanchiment des coraux : depuis 2023, la planète entame le 4e épisode bouleversant cet animal et cet habitat aussi beau qu’essentiel à de très nombreuses espèces. Au plus fort du phénomène, environ 84 % des récifs de la planète ont été exposés à un niveau de stress thermique susceptible de provoquer leur blanchissement. Jamais un événement de cette ampleur n’avait été documenté. Aujourd’hui, il est difficile de plonger sur un corail que vous connaissez depuis des années et de le découvrir sans couleur, triste et gris et surtout avec une population de poissons tout autour qui semble franchement en déclin…
La Méditerranée n’échappe pas au phénomène. Elle possède elle aussi des écosystèmes structurants très sensibles aux vagues de chaleur marines. Lors de la canicule sous-marine de 2022, jusqu’à 90 % des gorgones rouges ont été touchées par la mortalité dans certains secteurs du parc national des Calanques, entre 10 et 30 mètres de profondeur… 90% ! Imaginez si nous parlions de la population d’une ville ? Sous l’eau, ces organismes jouent un rôle essentiel, comparable à celui d’une forêt. Ils offrent abris, nourriture et zones de reproduction à de nombreuses espèces. Leur disparition inéluctable va modifier tout un écosystème… dont nous faisons, nous aussi, parti. Pour rappel, les océans captent environ 25 % à 30 % des émissions de d’origine humaine. Oui, nous sommes tous concernés.
La météo, mais quelle météo ?
La météo aussi évolue. Et vue depuis la table à cartes d’un bateau, ce n’est plus un changement mais un véritable « tsunami ». Si les tempêtes ne sont – d’après les statisticiens des services météos – pas forcément plus nombreuses, elles sont en revanche bien plus violentes et surtout moins prévisibles. A tel point que certains météorologues demandent à faire évoluer la fameuse échelle de Saffir-Simpson qui permet de mesurer la puissance des ouragans. Aujourd’hui, elle compte 5 niveaux mais il serait judicieux d’en créer un 6e car les vents mesurés sont de plus en plus forts et la limite actuelle, plus de 251 km/h n’est déjà plus adaptée. Le record actuel est de 408 km/h lors du cyclone Olivia en 1996…
Au-delà des cyclones et autres ouragans extrêmes, c’est l’imprévisibilité qui pose problème, surtout à une époque où nous avons l’habitude d’obtenir d’un simple clic des informations d’une précision exceptionnelle. Mais il faut aujourd’hui revenir à des considérations et des techniques d’un autre temps : la navigation hauturière repose depuis toujours sur des statistiques etl es grandes routes océaniques ont été construites à partir de décennies d’observations du vent, des courants et de la position moyenne des systèmes météorologiques. Il ne s’agit pas de jeter à l’eau toutes ces données qui restent bien évidemment très utile pour bâtir un programme, mais on ne peut tout simplement s’y fier les yeux fermés. Jimmy Cornell, figure mondiale de la grande croisière et auteur de guides utilisés par des générations de navigateurs, a plusieurs fois souligné la nécessité d’intégrer le changement climatique dans la préparation des voyages océaniques. Les saisons cycloniques, la position des grandes zones de convergence et la fiabilité des fenêtres météorologiques doivent désormais être surveillées avec davantage d’attention qu’il y a une vingtaine d’année. 20 ans seulement !
Ecoanxieux ? Une notion nouvelle mais qui définit bien un certain état d’esprit
Toutes ces alertes, ces constatations quotidiennes et ces changements vous posent question ou… vous angoissent ? Ce n’est pas franchement anormal. Et vous voici à ranger dans la catégorie des « écoanxieux »… Les études consacrées à l’écoanxiété montrent qu’une partie croissante de la population ressent une inquiétude importante face à la dégradation de l’environnement et au changement climatique. En France comme ailleurs, les épisodes de canicule, d’incendies, de sécheresse ou d’inondations renforcent ce sentiment, à fortiori pour ceux qui sont en contact régulier avec la nature. Attention cependant à ne pas tomber dans le piège qui pourrait consister à ranger tous ceux qui ont des inquiétudes face aux changements climatiques - les « écoanxieux » - dans la catégorie des angoissés pathologiques ou relevant d’un problème d’ordre purement psychologique. Il est plus que logique d’être inquiet face à une menace objectivement documentée. En mer, quand vous voyez un grain particulièrement sombre sur la ligne d’horizon, vous ne sentez pas monter une angoisse de ce qui va vous arriver ?
Les recherches en psychologie montrent d’ailleurs que l’inquiétude climatique peut favoriser l’engagement et les comportements environnementaux. Et du coup, vous voilà dans la catégorie des « écolucides » !
Alors, ecoanxieux ou écolucides ?
La réalité, que nous vivons en navigant sur toutes les mers du monde, est que si l’anxiété ne peut que nous toucher, c’est surtout la lucidité qui pourrait nous permettre de (re)devenir un acteur essentiel afin de lutter contre ce que d’aucuns nous promettent comme une « réalité à laquelle il faut s’adapter »… Mais, avant de tenter de s’adapter à l’inadaptable (d’après un consensus scientifique maintenant clairement établi), peut-être faudrait-il essayer de trouver des solutions pour nous éviter le pire ? On peut se battre et tenter de faire bouger les choses, comme convaincre le fameux « tonton climatosceptique » lors d’un repas de famille que vous pouvez préparer végétarien. C’est tout aussi bon pour vos papilles que pour la planète.
Et pour nous, marins, quand nous naviguons dans des coins reculés, il peut être utile de prendre contact avec des scientifiques ou des associations pour faire des prélèvements ou mettre à l’eau des balises préalablement embarquées. Un petit geste qui permet d’en savoir plus et de mettre notre « écolucidité » au service de tous.
On peut aussi choisir de devenir végan, s’engager plus à fond pour essayer de faire changer les choses, garder son bateau et ses équipements plus longtemps, ne pas changer de smartphone tous les ans ou tout autre bonne idée (rayer les mentions inutiles)… Ce n’est pas forcément le chemin le plus simple, mais c’est celui qui peut correspondre aux ecoanxieux comme aux écolucides !


