Pendant plus de quatre siècles, la projection de Mercator – les cartes que nous utilisons tous au quotidien - a façonné une vision du monde quelque peu erronée. L’ONU veut désormais, tout comme la France, utiliser une autre représentation respectant davantage la superficie réelle des continents. Une petite révolution cartographique derrière laquelle se cache un immense malentendu : Mercator n’a jamais été conçue pour comparer la taille des pays. Elle a été inventée pour naviguer !
Mercator : une représentation erronée des mers et des continents ?
Regardez attentivement un planisphère classique. Le Groenland y semble gigantesque, presque comparable à l’Afrique. L’Europe paraît particulièrement imposante, tout comme la Russie et le Canada. Puis observez le même monde avec une projection respectant les superficies : le choc visuel est immédiat. L’Afrique devient immense (elle est 14 fois plus grande que le Groenland), tandis que les territoires proches des pôles rétrécissent considérablement…
Le problème est insoluble depuis que les humains tentent de dessiner leur planète sur une surface plane : il est impossible d’aplatir une sphère sans la déformer. Toute projection cartographique constitue donc un compromis. Selon la méthode retenue, on privilégie les surfaces, les angles, les distances, les directions ou les formes. Il n’existe pas de planisphère parfaitement fidèle dans tous ces domaines. La projection mise au point par le géographe flamand Gerardus Mercator au XVIe siècle privilégie les angles. Elle est dite « conforme ». Cette propriété remarquable possède toutefois une contrepartie : plus on s’éloigne de l’équateur, plus les surfaces sont exagérées. À proximité des pôles, la déformation devient même considérable.
Ce biais cartographique pose donc un problème à ceux qui s’estiment (à juste titre) dénigrés, sous représentés ou à ceux qui aimeraient avoir une carte plus proche de la réalité. Le sujet est donc passé d’un débat entre cartographes à un sujet politique. Le 4 septembre 2026, l’assemblée générale des Nations Unis puis la France ont annoncé vouloir délaisser Mercator pour ses représentations diplomatiques du monde et privilégier une projection respectant mieux les superficies.
N’en déplaise aux grincheux, l’Europe, l’Amérique du Nord ou la Russie vont redevenir – géographiquement – ce qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être : de grands pays et non plus des géants ! Il faut bien comprendre qu’une carte contribue à construire notre représentation mentale de la planète. Pendant des générations, des centaines de millions d’écoliers ont grandi devant des planisphères surdimensionnant visuellement certaines zones et réduisant proportionnellement l’importance d’autres comme l’Afrique ou l’Amérique du Sud. Ce débat et ces décisions ne sont donc pas anodins : ils expliquent surtout la manière dont nous regardons le monde et ses équilibres.
Alors pourquoi la représentation Mercator a-t-elle été privilégiée pendant si longtemps ? C’est tout simple : pour permettre aux marins de découvrir le monde et de naviguer en sécurité !
Des cartes pour les marins
Pour comprendre le paradoxe lié à l’utilisation généralisée des cartes « Mercator », il faut revenir en 1569. Lorsque Gerardus Mercator publie son célèbre planisphère, il ne cherche pas à fournir une représentation parfaite de la superficie des continents. Son ambition est beaucoup plus pragmatique : faciliter la navigation. À cette époque, traverser un océan reste une entreprise extraordinairement complexe. Les marins disposent essentiellement d’outils empiriques comme l’estime et quelques techniques astronomiques imparfaites. Mais ils ont aussi des boussoles, suffisamment précises. C’est l’outil de navigation de base et, grâce à lui, on peut suivre un cap constant. C’est précisément là que Mercator réalise son tour de force mathématique. Une route suivant un cap constant, appelée loxodromie, coupe tous les méridiens sous le même angle. Sur le globe terrestre, cette trajectoire est courbe. Sur une carte Mercator, elle devient une droite. Le marin peut donc tracer une ligne entre deux points, mesurer son angle par rapport aux méridiens et en déduire un cap. Pour les navigateurs de l’époque, l’innovation est majeure.
Le problème que nous rencontrons aujourd’hui avec la représentation erronée des continents vient du fait que les cartes de Mercator sont devenues la norme pour tous, alors qu’elles n’étaient destinées qu’aux marins !
Sur un bateau, Mercator est et restera redoutablement efficace
Quiconque a appris la navigation reconnaît la simplicité d’une carte marine « Mercator ». Méridiens verticaux, parallèles horizontaux : nous n’avons besoin que de quelques instruments comme la règle Cras ou le compas à pointes sèches pour tracer une route, reporter un relèvement ou mesurer une distance. Autre caractéristique extrêmement pratique : le mille nautique correspond à une minute de latitude. Sur la carte, il suffit d’utiliser la graduation des latitudes pour mesurer les distances, en effectuant cette mesure à une latitude correspondant à la zone étudiée. CQFD !
Ces avantages expliquent pourquoi la projection reste profondément ancrée dans la cartographie nautique internationale. Les spécifications de l’Organisation hydrographique internationale continuent de prévoir son utilisation pour de nombreuses cartes marines, notamment à petite échelle entre 80° Nord et 80° Sud. Aux très hautes latitudes, d’autres projections deviennent plus pertinentes en raison des déformations croissantes de Mercator. Le SHOM continuera également de proposer des produits cartographiques nautiques utilisant la projection de Mercator ainsi que les systèmes électroniques de navigation et les logiciels cartographiques.
Eckert IV et Equal Earth : montrer un autre visage de la planète
Pour ses représentations du monde, la France privilégie donc maintenant Eckert IV, une projection conçue par le cartographe allemand Max Eckert au début du XXe siècle. Contrairement à Mercator, il s’agit d’une projection dite « équivalente » : elle préserve les superficies relatives. Une région représentant une certaine proportion de la surface terrestre conserve donc cette proportion sur la carte. L’Afrique retrouve ainsi son poids géographique réel, tandis que le Groenland, la Russie ou le Canada cessent d’occuper une place artificiellement démesurée.
L’initiative soutenue aux Nations unies met en avant une autre projection, Equal Earth, dévoilée en 2018 et pensée elle aussi pour conserver les superficies tout en proposant une représentation visuellement équilibrée du globe.
Mais attention à ne pas remplacer un dogme cartographique par un autre. Eckert IV et Equal Earth ne représentent pas une « vraie Terre » qui viendrait remplacer une « fausse Terre » de Mercator. Il s’agit d’un autre compromis. En conservant les superficies, ces représentations acceptent de déformer d’autres propriétés, notamment les formes, les angles ou certaines distances. Elles sont donc remarquablement intéressantes pour observer la planète dans son ensemble, comparer des territoires ou représenter des phénomènes environnementaux. Beaucoup moins pour tracer certains types de routes maritimes.
À bord des bateaux, une révolution invisible
Pour le plaisancier préparant une traversée de l’Atlantique, le skipper remontant la côte portugaise ou l’équipage cherchant l’entrée d’un mouillage méditerranéen, rien ne va changer avec ces nouvelles cartes. Les profondeurs restent bien évidemment les mêmes tout comme les coordonnées d’un point. Le GPS ne va pas devoir être reprogrammé et le système géodésique WGS84 utilisé par une grande partie de la navigation moderne n’est pas remis en question. Ouf !
Car projection cartographique et coordonnées géographiques sont deux notions différentes. Une latitude et une longitude permettent de situer un point sur la Terre. La projection détermine comment ce point sera représenté sur une surface plane. C’est aussi simple (ou presque) que cela.
L’arrivée de la navigation numérique rend d’ailleurs cette distinction encore plus importante. Une carte électronique vectorielle n’est plus simplement l’équivalent numérique d’une carte papier. Elle constitue une base d’objets géographiques géoréférencés que le logiciel organise et affiche. Avec le développement des standards hydrographiques de nouvelle génération, cette logique va encore se renforcer. La domination pratique de Mercator est donc déjà moins absolue qu’à l’époque où les navigateurs travaillaient exclusivement avec une carte papier. Un logiciel peut calculer automatiquement une route orthodromique — le plus court chemin sur la sphère terrestre — puis la convertir en waypoints successifs…
La vie de marin au XXI e siècle est quand même terriblement plus simple !



