Mouillages forains : le prix de la liberté est-il devenu trop cher ?
Nous sommes 4 millions de plaisanciers en France, et nos bateaux sont toujours plus nombreux dans des mouillages toujours plus fragiles. Dès le printemps, les plus belles baies se voient envahir par une multitude d’embarcations mettant à mal une faune et une flore qui ne peut plus en supporter autant. Alors, on encadre, on fait payer, on installe des bouées ou même on interdit certaines zones ? Entre liberté de naviguer et impératif écologique, la gestion des mouillages forains est au cœur d’un débat qui ne peut plus attendre.
Cette histoire, nous l’avons toutes et tous vécue : une baie magnifique un soir d’été et… une arrivée trop tardive (soit juste après 16h) pour avoir une toute petite chance de trouver un espace ou glisser sa coque et planter la pioche ! Et si, par une chance inouïe, vous avez réussi à trouver un coin où mouiller, la quiétude du lieu en surface n’a rien à voir avec ce qui se passe sous l’eau. Lors d’une campagne d’observation dans une des baies de la presqu’île de Giens durant l’été 2023, environ 50 % des ancres posées par des bateaux de plaisance (de moins de 24 m) reposaient sur des herbiers de posidonie pourtant dument répertoriés. Autrement dit, la moitié des plaisanciers présents ce soir-là détruisaient, en en ayant conscience ou pas, l’un des écosystèmes les plus précieux et les plus lents à se reconstituer de toute la Méditerranée. Il n’y a aucun manichéisme ni autre procès d’intention dans cette analyse : c’est juste le simple et cruel constat réalisé par les biologistes marins en charge de cette enquête, les gestionnaires de parcs naturels et les préfectures maritimes, chiffres à l’appui. Oui, la plaisance détruit un écosystème fragile et oui, la question du contrôle des mouillages forains ne peut plus être esquivée, ni par les autorités compétentes, ni par les constructeurs de bateaux et encore moins par les plaisanciers.
Et ce n’est pas fini : la mer est sous pression
Des millions de plaisanciers dans le monde et, même si depuis 2 ans les chiffres sont moins bons, l’industrie nautique continue à vendre beaucoup de bateaux ! 7000 rien qu’en France sur l’exercice 2024/2025 (avec une baisse de 16% par rapport à l’année précédente). Sur la façade méditerranéenne, les zones de mouillage les plus prisées absorbent des dizaines de milliers de passages chaque saison : la rade de Hyères, par exemple, enregistre en moyenne 202 unités simultanées au mouillage au pic de l’été. À Golfe Juan, Villefranche-sur-Mer, Saint-Tropez, le tableau est identique. Pendant ce temps, les zones disponibles rétrécissent, parce que les restrictions environnementales s’étendent — légitimement — à mesure que la science documente l’étendue des dégâts.
La posidonie est au cœur de ce dossier. Cette plante marine endémique de Méditerranée — et non une algue, contrairement à une idée reçue — constitue l’un des écosystèmes côtiers les plus productifs au monde. Elle produit de l’oxygène, fixe le carbone, stabilise les fonds, protège les plages de l’érosion et sert de nurserie à 25 % des espèces animales méditerranéennes. Selon le WWF, elle a pourtant déjà perdu 34 % de sa surface à l’échelle du bassin méditerranéen. En France, à Golfe Juan seulement, ce sont 225 hectares d’herbiers qui ont disparu depuis 2006. Et la posidonie ne pousse qu’à raison de quelques centimètres par an.
Responsable numéro un de ces destructions dans les zones les plus prisées des plaisanciers : l’ancre. Chaque mouillage arrache en moyenne 16 à 34 faisceaux de posidonie, selon les études de l’Accord Ramoge. Chaque passage de chaîne sur un herbier, par temps de houle ou de vent, laisse des cicatrices que cent ans de conditions optimales ne suffiront pas toujours à effacer. Les dégâts causés par les grands yachts sont spectaculaires — un navire de plus de 50 mètres peut creuser de véritables chenaux — mais la multiplication des petites unités de plaisance constitue, elle aussi, une pression diffuse et permanente.
Dura lex, sed lex (la loi est dure, mais c’est la loi)
La réglementation a progressé significativement. Depuis l’arrêté cadre de 2019 de la Préfecture maritime de Méditerranée, le mouillage dans les zones correspondant à des habitats d’espèces végétales marines protégées est explicitement interdit. Les navires de plus de 24 mètres sont soumis à des arrêtés locaux de plus en plus stricts, avec des zones d’interdiction désormais cartographiées sur les cartes du SHOM. Et les contrôles ont suivi. Résultat mesurable : depuis 2019, la pression générale du mouillage dans les zones ciblées a reculé de plus de 75 %, et de plus de 95 % pour les grandes unités.

En octobre 2023, une première condamnation a sonné comme un avertissement sans ambiguïté : le capitaine d’un yacht de 26 mètres a été sanctionné d’une amende de 20 000 euros et d’une interdiction de navigation d’un an dans les eaux territoriales françaises, pour avoir détruit des herbiers de posidonie lors de trois mouillages sur la Côte d’Azur. Cette décision judiciaire inédite a eu l’effet d’une trainée de poudre sur les pontons. C’est maintenant officiel : le droit maritime intègre la dimension environnementale comme un critère pénal à part entière et ça fait peur à tous les marins !
Mais la réglementation seule ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée de solutions pratiques. C’est ici que sont censés intervenir les Zones de Mouillage et d’Équipements Légers, les ZMEL. Ces espaces maritimes réglementés proposent aux navigateurs des bouées à ancrage écologique — des dispositifs fixés dans le substrat marin sans impact sur les herbiers — qui permettent un amarrage sécurisé sans jeter l’ancre. On dénombre aujourd’hui 41 ZMEL sur la façade méditerranéenne française. C’est à la fois beaucoup et insuffisant au regard de la demande.
Port-Cros, laboratoire grandeur nature
Le Parc national de Port-Cros fait figure de référence en la matière. Dans la passe de Bagaud, une ZMEL de 176 hectares a été mise en place, dotée de 68 bouées à ancrage écologique. Le mouillage sur ancre y est désormais interdit toute l’année. Du 15 avril au 15 octobre, le mouillage de jour est gratuit ; la nuit, l’amarrage est payant sur réservation, à 0,58 euro TTC par mètre carré de navire — soit environ 20 euros par nuit pour un voilier standard de 10 mètres sur 3,50, soit beaucoup moins que dans la plupart des ports de la zone.
« Quand j’ai commencé à naviguer, je mouillais partout où la baie me plaisait. Aujourd’hui je prends une bouée à Bagaud, et honnêtement, c’est plus serein que de surveiller ma chaîne toute la nuit. Et quand je plonge le lendemain matin, les fonds sont magnifiques — des gorgones, des mérous, des nacres. C’est ça, la vraie liberté ».
Ce témoignage d’un plaisancier varois qui navigue depuis trente ans dans ces eaux illustre une réalité que les défenseurs du mouillage totalement libre oublient parfois : une bouée bien placée devant un fond préservé offre souvent plus de confort et d’émerveillement qu’une ancre jetée dans une baie bondée. Marc Duncombe, directeur du Parc national de Port-Cros, reconnaît que le projet n’a pas été accueilli sans résistances, mais insiste sur la méthode : « C’est un projet coconstruit avec les usagers. Nous avons organisé 12 réunions préparatoires avec les acteurs locaux et les plaisanciers ».
À Porquerolles, le projet le plus ambitieux de ces dernières années est en cours de finalisation. Après trois ans de concertation et une cinquantaine d’heures de discussions impliquant une centaine d’acteurs, le parc prévoit d’installer 354 bouées réparties sur 5 sites autour de l’île, pour une capacité d’accueil de 650 unités en haute saison. Le mouillage forain restera libre et gratuit sur les zones sableuses ; il sera interdit sur les herbiers. Une tarification progressive — doublée à partir de la troisième nuitée — favorisera la rotation et le partage de l’espace. Mise en place prévue en 2028. Inutile de préciser que cela ne se fait pas sans quelques heurts et autres vociférations de certains plaisanciers qui ne voient pas d’un très bon œil qu’on leur enlève leurs mouillages.
Accepter des limitations pour continuer à naviguer ?
La vraie question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre la réglementation des mouillages. C’est de savoir si l’on veut continuer à naviguer dans des eaux vivantes dans dix ou vingt ans. Et la réponse à cette question impose un changement de perspective.
La liberté absolue du mouillage forain était soutenable quand quelques centaines de bateaux se partageaient des centaines de kilomètres de côtes. Elle ne l’est plus quand plusieurs milliers d’unités convergent chaque été vers les mêmes baies. Ce n’est pas une question idéologique : c’est une question mathématique. Et les herbiers de posidonie, eux, n’ont pas attendu le débat politique pour disparaître.
L’argument économique mérite également d’être posé. Les services écosystémiques rendus par la posidonie méditerranéenne sont évalués à plus de 46 milliards d’euros par an à l’échelle du bassin : production d’oxygène, stockage de carbone, protection des rivages, soutien à la biodiversité halieutique. Détruire cet écosystème, c’est éroder les fondements mêmes de l’économie maritime régionale — la pêche, le tourisme, la qualité de l’eau. Les plaisanciers en sont les premiers bénéficiaires, et donc les premiers concernés.
La bonne nouvelle, c’est que cela fonctionne. Dans les zones encadrées depuis 2019, les biologistes commencent à mesurer les premiers signes tangibles de régénération de certains herbiers. La nature, ici comme ailleurs, ne demande qu’une chose : qu’on lui laisse le temps et l’espace nécessaires pour se réparer.




