Réduire son impact en mer : les actions concrètes et faciles à mettre en œuvre
On a souvent tendance à croire que le sillage d’un voilier est la seule trace qu’il laisse derrière lui : une ligne d’écume qui s’efface en quelques secondes. Et si naviguer donne l’illusion (trompeuse) d’avoir « zéro impact » sous prétexte que le vent assure notre propulsion, la réalité est forcément plus complexe. Nos bateaux fonctionnent comme de petites villes autonomes produisant de l’énergie, des déchets, du bruit et des eaux usées…

Prêt à appareiller pour une plaisance plus durable ?
Mais rassurez-vous, même bardés d’équipements, un navire de plaisance peut naviguer sans trop détériorer son environnement. Comment ? Pas forcément en s’équipant d’un moteur électrique dernier cri ni d’une floppée de panneaux solaires et autres hydrogénérateurs. Non, seulement en embarquant… un peu de bon sens !
Car si l’industrie nous vante – parfois à raison – l’utilisation de résines plus vertueuses, de sandwichs à base de lin ou de bambou, la réalité de l’impact environnemental de la plaisance ne se trouve pas forcément dans la construction mais plutôt dans l’usage que l’on fait de nos bateaux. Pour nous, marins, naviguer de manière plus durable n’est pas une simple option marketing mais une véritable compétence technique qu’il faut acquérir.
L’art de l’avitaillement : Le déchet qui n’existe pas
Comme le rappelle souvent le génial et talentueux « Bilou » (Roland Jourdain), skipper au palmarès impressionnant et pionnier des matériaux biosourcés, « le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas ». En mer, cette maxime prend tout son sens. Le déchet le plus facile à gérer est celui que l’on n’embarque pas.
Anticiper pour protéger : En limitant les emballages inutiles et en privilégiant le vrac ou les contenants réutilisables avant même de larguer les amarres, on réduit drastiquement le risque de pollution accidentelle (et d’embarquer des nuisibles qui adorent se cacher dans les angles des cartons).
La loi de la gravité marine : Un emballage mal rangé finit rarement dans une poubelle à bord ; il termine sa course à l’eau à la première rafale…
Zéro rejet : La réglementation internationale interdit désormais presque tous les rejets, particulièrement les plastiques. Dans les zones côtières saturées en été, chaque petit geste compte pour éviter une pollution locale durable. Il suffit de se promener sur une plage d’un littoral sauvage et qui n’est pas nettoyée chaque matin pour se rendre compte de l’importance du désastre.
Sous la surface : Le massacre silencieux des herbiers
L’impact le plus violent d’un plaisancier est souvent celui qu’il ne voit pas : celui de sa chaîne et de son ancre qui racle les fonds marins. Un mouillage mal choisi peut anéantir en quelques minutes des herbiers de Posidonie ou de zostères qui ont mis des décennies à se constituer.
« Jeter son ancre dans une prairie sous-marine, c’est comme passer un coup de bulldozer dans une forêt primaire », expliquent les techniciens du Parc National de Port-Cros où le mouillage sur ancre est interdit. Créé en 1963 à l’initiative d’André Malraux, ce parc est l’exemple à suivre. Le mérou brun qui était en voie de disparition est maintenant abondant, comme toute la faune et la flore qui explosent littéralement.
Pour protéger les herbiers qui sont les poumons de la Méditerranée, le réflexe doit être systématique : ne mouiller que sur les fonds sableux (repérables à leur couleur claire), éviter absolument les herbiers et utiliser les bouées d’amarrage dès qu’elles sont disponibles. C’est moins glamour qu’un mouillage forain, mais tellement plus sécurisant pour vous comme pour les habitants qui vivent sous votre quille.

Performance et sobriété : Le cercle vertueux
Naviguer « propre », c’est aussi naviguer mieux. Il existe un lien direct entre l’efficacité du marin et son empreinte écologique.
La chasse au poids : Chaque kilo inutile à bord pénalise les performances et augmente la consommation d’énergie. Trier son matériel et limiter le superflu permet de gagner en vitesse sous voile comme au moteur.
La gestion de l’énergie : Avant de couvrir son pont de panneaux solaires, la priorité reste de calculer vos besoins réels. Une gestion optimisée du froid (le premier poste de dépenses énergétiques à bord) et de l’éclairage évite de multiplier les équipements lourds et coûteux.
La vitesse raisonnée : En réduisant légèrement sa vitesse de croisière, on diminue drastiquement les émissions de CO2 et le bruit sous-marin, véritable fléau pour la faune marine.
La chimie du quotidien : Une pollution diffuse mais réelle
L’entretien du bateau et l’hygiène de l’équipage sont des sources de pollution chimique directe. Commençons par les peintures antifouling qui larguent des substances nocives pour prévenir la salissure de la coque. Selon votre pratique, plus ou moins régulière, votre bassin de navigation et les performances que vous attendez de votre carène, il existe différents antifoulings plus ou moins vertueux en termes écologiques. Les progrès sont considérables et, d’une saison à l’autre, de nouveaux produits font leur apparition. Ne restez pas sur une vérité d’il y a 10 ans pour choisir votre antifouling et renseignez-vous auprès des plaisanciers de votre secteur pour savoir ce qui fonctionne, ce qui pollue et ce qui… est catastrophique pour la nature et/ou qui ne sert à rien !
Attention, si les réservoirs à eaux noires et à eaux grises sont maintenant obligatoires à bord de nos bateaux, de très nombreuses unités anciennes ne sont toujours pas équipées. Et certains plaisanciers indélicats préfèrent ne pas s’embêter avec ces systèmes parfois compliqués en apparence et balancent tout à la mer « comme ils l’ont toujours fait » ! Inutile de rappeler ici que la vidange des eaux noires n’est autorisée qu’au-delà des 3 milles des côtes à condition que le bateau soit équipé d’un système de broyage et désinfection. Le rejet doit s’opérer à une vitesse modérée supérieure à 4 nœuds. L’idéal reste de se débarrasser de ses eaux noires une fois rentrés au port dans les stations prévues à cet effet. Pour mémoire, le risque encouru en cas d’infraction est de 4 000 euros d’amende pour un bateau de moins de 20 mètres.

Mais cette pollution « chimique » n’est pas la seule à être dangereuse pour ceux qui sont au mouillage à côté de nous ou pour la faune et la flore marines. Même nos gestes les plus anodins, comme l’application d’une crème solaire classique ou l’utilisation de produits de nettoyage agressifs, contribuent à la dégradation des zones côtières. La solution ? Privilégier la protection textile (lycra) et des produits biodégradables, tout en nettoyant le bateau avec méthode plutôt qu’avec abondance de produits.
Vers une nouvelle éthique du large ?
Avons-nous vraiment le choix ? Ceux d’entre nous qui naviguent depuis longtemps voient bien, au quotidien, l’impact de nos actions sur notre « terrain de jeu ». Et ce n’est pas tout. Sur les 9 limites planétaires, la 7e a été dépassée en 2025 : l’acidification des océans. Directement liée à nos émissions de CO2, dont nous devons, en tant que plaisancier, prendre une (petite) part, l’acidité de l’eau à la surface de l’océan a augmenté de 30 à 40% depuis l’ère préindustrielle. Est-ce dangereux ? « C’est très difficile à dire, les organismes subissent de très nombreux facteurs de stress simultanés : l’acidification, le réchauffement de l’eau, sa désoxygénation, la présence de pesticides et de polluants multiples. L’acidification fragilise les espèces, mais on a du mal à isoler un seul facteur », dit Fabrice Pernet, biologiste marin à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) dans le média Reporterre. Comprendre : les mers et leurs habitants subissent un stress majeur dû à de multiples facteurs, tous liés à l’homme. Seule certitude, les océans sont un véritable puits à carbone, ce qui nous permet (mais pour combien de temps ?), de continuer à vivre sur notre petite planète couleur bleue… océan !
En mer, chaque geste compte, non parce qu’il est spectaculaire, mais parce qu’il est répété par des millions de plaisanciers chaque jour. C’est dans cette somme de petites décisions quotidiennes — du choix de son mouillage à la gestion de ses eaux noires — que se joue l’avenir. Le nôtre et celui du plaisir de naviguer.


