Salons nautiques et écologie : relations coupables ou indispensables ?
A quelques jours de l’ouverture de l’International Multihull Show et du salon de Saint Malo une question mérite d’être posée : un salon nautique est-il compatible avec l’urgence écologique ? Entre convoyage des bateaux depuis les quatre coins du globe, milliers de visiteurs en voiture ou avion et stands dressés pour quelques jours avant d’être démantelés, l’addition carbone peut sembler lourde. Mais la réponse, comme souvent en matière d’écologie, est infiniment plus nuancée qu’elle n’y paraît.
Peut-on vraiment calculer l’impact écologique d’un salon nautique ?
La réponse courte est oui ! Mais c’est aussi vertigineux de complexité. Pour calculer sérieusement l’empreinte d’un salon international, il faudrait additionner les émissions générées par le transport des bateaux exposés, les déplacements des exposants et des visiteurs venus du monde entier, la consommation énergétique du site pendant cinq jours, la production et la destruction des aménagements des stands, sans oublier la restauration, les déchets générés et l’empreinte de toute la chaîne logistique qui gravite autour de l’événement… Bref, le calcul est compliqué mais pas impossible.

Quelques références permettent de prendre la mesure du défi. Le Salon Nautique de Paris mobilisait chaque année environ 825 exposants, plus d’un millier de bateaux et près de 200 000 visiteurs sur 130 000 m² à la Porte de Versailles. En 2019, ses organisateurs se sont engagés à compenser un millier de tonnes de CO2, en liant ce chiffre uniquement aux déplacements des participants et à la consommation électrique du site. 1 000 tonnes, soit l’équivalent d’environ 5 millions de kilomètres parcourus en voiture. Et encore, ce chiffre n’incluait pas le transport des bateaux eux-mêmes, ni la construction des stands, ni les émissions en amont des matériaux utilisés…
Un autre chiffre, encore plus parlant, nous vient du Vendée Globe 2024. L’organisation a collaboré avec des experts reconnus pour établir un bilan carbone de l’événement et a découvert quelque chose de contre-intuitif : les déplacements des visiteurs représentaient à eux seuls 63 % de l’impact total de la course — loin devant les bateaux eux-mêmes, les stands, ou la logistique de l’organisation. Ce chiffre pourrait s’appliquer avec la même logique à un salon nautique, et il invite, dans ce cas, à reconsidérer où se trouve vraiment le problème.
Reprenons l’exemple du salon nautique de La Grande-Motte. Les visiteurs viennent de partout dans le monde, ce salon étant le seul et le plus important à ne présenter que des catamarans ou des trimarans dans le monde. L’impact des visiteurs est donc forcément important, même si le nombre de visiteurs – quelques milliers - n’a rien à voir avec les 1,3 millions de visiteurs du village du Vendée Globe !
En revanche, nous parlons ici d’un salon à flot, que les bateaux rejoignent par la mer, limitant - un peu - l’impact écologique. Car un catamaran de 14 mètres qui vient en camion, c’est un convoi exceptionnel, une escorte, des dizaines de kilomètres de détour sur les routes nationales et une consommation de gasoil qui se compte en centaines de litres. Multiplié par les 80 unités exposées, le bilan serait alors substantiel.
Les exposants internationaux, eux, posent un problème différent et plus difficile à résoudre. Certains viennent des USA, d’autres de Pologne ou encore d’Afrique du Sud, d’Australie... Et les équipes commerciales viennent toutes forcément en avion. Sachant qu’un New-York Paris représente 1 tonne de CO2 par passager, nous vous laissons imaginer les centaines de tonnes de CO2 émises sur ce simple poste. D’autant plus que le salon annonce 20 % de nouveaux exposants internationaux, ce qui est une très bonne nouvelle commerciale mais une réalité écologique plus complexe à assumer !
Peut-on pour autant chiffrer l’empreinte totale d’un salon nautique à flot ? Des outils méthodologiques existent — la méthode Bilan Carbone de l’ADEME, les calculateurs d’empreinte événementielle comme celui de Decarbo’Solution, ou encore les approches Scope 3 utilisées par des organisateurs comme le Vendée Globe. À ce jour, aucun des grands salons nautiques dans le monde ne publie de chiffre concernant leur empreinte carbone. Ce manque de transparence est en soi un signal d’alarme dans une industrie nautique qui se targue de sensibilité environnementale.
Les visiteurs et le transport des exposants et des bateaux ne suffisent pas à tout expliquer
OK, les salons nautiques ne sont pas tout à fait vertueux. Mais se limiter à leur seule émission de CO2 est bien trop réducteur. Les bateaux exposés à La Grande-Motte cette semaine ne sont plus ceux de 2010, lors de la première édition. La révolution écologique de la plaisance, timide mais réelle, est en marche — et les salons en sont précisément la vitrine. Carènes modernes et efficientes, panneaux solaires, batteries nouvelles générations, hydrogénérateurs, moteurs modernes et peu gourmands, résines biosourcées et/ou recyclable sont des signes qui montrent que l’industrie va dans le bon sens. Que ce soit pour le bien de notre planète ou pour répondre à la demande de leurs clients, l’essentiel est que les bateaux sont aujourd’hui bien moins polluants.
Oui, la révolution écologique de la plaisance, timide mais réelle, est en marche — et les salons en sont précisément la vitrine.

Commençons par la réalité brute. Un catamaran de série neuf émet aujourd’hui aux alentours de 25 tonnes de CO2 lors de sa construction — principalement en raison des matériaux composites utilisés : résines polyester ou époxy, fibres de verre, aluminium, acier inoxydable. La résine époxy émet jusqu’à 17 tonnes de CO2 par tonne produite ; l’aluminium de première fusion, 22 tonnes de CO2 par tonne. C’est une empreinte considérable. Mais ramenée sur la durée de vie d’un bateau bien entretenu — 40 à 50 ans minimum —, soit environ 500 à 600 kg de CO2 par an (l’équivalent de l’empreinte annuelle d’une voiture de taille moyenne qui roule 15 000 km), c’est tout à fait raisonnable.
Surtout, les constructeurs font de très gros efforts. Windelo, par exemple, a mis au point un composite écoresponsable associant fibre de basalte — une roche volcanique dont la transformation divise par dix les émissions de CO2 par rapport à la fibre de verre — et mousse issue de bouteilles PET recyclées. Résultat selon le constructeur : une réduction de 47 % de l’empreinte carbone par rapport à un composite traditionnel. Le bois FSC revient dans les aménagements intérieurs, les résines biosourcées progressent sur les pièces secondaires, et des chantiers comme Idbmarine ont même expérimenté des moules de construction en lamellé-collé pour éviter les préformes composites jetables — 18 tonnes de CO2 économisées rien que sur les moules du Virgin Mojito 32. Enfin, le géant du secteur, le groupe Bénéteau, utilise maintenant pour de plus en plus de ses bateaux, une résine recyclable.
Acheter un bateau neuf présenté dans un salon, c’est donc, à condition de choisir le bon constructeur et de naviguer régulièrement, investir dans un outil dont l’empreinte se dilue sur des décennies et dont les paramètres écologiques s’améliorent significativement d’une génération à l’autre. Le calcul écologique d’un salon ne peut pas ignorer cet aspect : si l’événement accélère la diffusion des technologies vertueuses auprès des acheteurs, il contribue à décarboner une flotte mondiale de plaisance. CQFD !
Nouveaux bateaux + nouveaux usages = un nautisme plus vertueux ?
Au-delà des matériaux et des coques, c’est la question de la propulsion qui est en train de basculer dans le monde du nautisme. Motorisation électrique ou hybride, panneaux solaires, hydrogénérateurs ou éloliennes de plus en plus performants associés à des batteries de dernière génération et voici nos bateaux capables d’être quasiment autonome au mouillage ou en navigation, et de ne plus nécessiter - ou presque - d’énergie carbonée. Quant aux bateaux à moteur, les nouveaux groupes propulseurs sont bien plus sobres et propres les nouvelles carènes et bien sûr l’appui de technologies comme les foils, l’arrivée de nouveaux carburants comme l’hydrogène ou les biocarburants, laissent augurer de bateaux moins énergivores et surtout moins polluants à l’utilisation.
L’exemple de l’America’s Cup 2024 ou du Samana 59 du chantier Fountaine Pajot a montré que l’hydrogène n’était plus de la science-fiction nautique. L’hydrogène dans le nautisme, ça fonctionne. Il ne reste qu’à équiper les ports pour pouvoir faire le plein...
Enfin, la gestion de la fin de vie des bateaux est enfin prise en compte par la filière. Un axe loin d’être anodin en termes d’impact sur l’ensemble de la vie d’un bateau.
Mais les nouveaux usages ne se limitent pas à la propulsion. Les salons sont aussi les lieux où émergent des modèles économiques qui, en eux-mêmes, réduisent l’empreinte globale de la plaisance. La location, la gestion, la co-navigation, le temps partagé permettent à un bateau de naviguer plus souvent, plus longtemps, avec plus de personnes différentes. Or rappelons ce chiffre accablant : un bateau de plaisance reste au port plus de 300 jours par an en moyenne. C’est 300 jours pendant lesquels il a mobilisé des matériaux, de l’espace portuaire, de l’entretien, pour produire... zéro heure de navigation. Chaque heure de mer supplémentaire dilue davantage l’empreinte carbone de fabrication.
Les salons nautiques mettent ces modèles en lumière participent donc d’une démarche vertueuse.
Salons nautiques : coupables ou indispensables ?
Alors, coupables ou indispensables ? La vérité, comme toujours en matière d’écologie, se tient quelque part entre l’enthousiasme complaisant et la culpabilité stérile. Les salons nautiques génèrent une empreinte carbone réelle, difficile à mesurer exactement mais absolument non négligeable. Un salon international où des équipes volent depuis les cinq continents fait peser sur chaque bateau vendu un coût carbone marketing qu’aucun constructeur ne publie dans ses brochures.
Mais l’alternative — plus de salons du tout, décisions d’achat uniquement sur catalogue ou en ligne — aurait des effets pervers évidents. C’est dans les salons que se transmettent les convictions. Qu’un plaisancier hésitant entre un catamaran thermique et un modèle hybride passe des heures sur un pont à discuter avec l’ingénieur ou l’architecte qui a conçu un nouveau système efficient, et la décision peut basculer. Qu’un constructeur de petites séries écologiques puisse exposer à côté des mastodontes du secteur, et son modèle disruptif trouve une visibilité que nul algorithme de recommandation sur internet ne peut remplacer. Les salons sont des accélérateurs de transition, à condition de jouer ce rôle délibérément.
Et d’oser proposer une mesure transparente et certifiée des bilans carbone de chaque édition.
Chiche ?


