Le super El Niño annoncé en 2026 peut-il bouleverser nos prochaines navigations ?
L’enfant terrible de la météo mondiale, le très renommé et craint El Niño, s’annonce particulièrement actif en 2026. De quoi bouleverser la météo mondiale et nos navigations ? Suivi d’un phénomène encore mal compris mais qui s’annonce comme le plus violent depuis un siècle.
El Niño : l’enfant terrible du Pacifique
El Nino, kesaco ? L’histoire commence avec des pêcheurs péruviens du XIXe siècle qui observaient, certaines années, l’arrivée mystérieuse et plus ou moins cyclique d’eaux anormalement chaudes le long de leurs côtes à l’approche de Noël. Avec ces eaux plus chaudes, les poissons disparaissaient et la météo n’en faisait qu’à sa tête. Ils baptisèrent ce visiteur imprévu El Niño — l’Enfant Jésus. Un phénomène qui a depuis été largement documenté et qui n’a rien d’un enfant mignon mais plutôt tout d’un colosse planétaire.
El Niño est la phase chaude de l’ENSO — El Niño Southern Oscillation, La Niña étant la version « froide ». En conditions « classiques », les alizés soufflent d’est en ouest, poussant les eaux chaudes vers l’Asie, tandis que des eaux froides remontent des profondeurs le long des côtes sud-américaines. Certaines années, pour des raisons encore mal comprises, cet équilibre se dérègle : les alizés faiblissent ou s’inversent, les eaux chaudes refluent vers l’est sur des milliers de kilomètres, et cette poche thermique géante — dont les températures peuvent dépasser la normale de 1 à 3 °C — modifie en profondeur la circulation atmosphérique mondiale. Vents, précipitations, cyclones : tout est alors redistribué.
Le phénomène survient tous les deux à sept ans, dure de neuf à dix-huit mois, et atteint son apogée en fin d’année. Les épisodes les plus intenses ont eu lieu en 1982-1983, 1997-1998 — et a alors causé entre 32 et 96 milliards de dollars de dégâts selon l’ONU — et 2015-2016, surnommé « El Niño Godzilla » avec des anomalies de température dépassant les 2,8 °C. C’est à partir du seuil des 2 °C que l’on parle informellement de « super El Niño », terme non officiel mais désormais entré dans le vocabulaire des navigateurs autant que des météorologues.
Un « super El Niño » en 2026 ?
Cette année et surtout depuis le printemps 2026, tous les signaux convergent. Un faible épisode La Niña s’est dissipé, les températures de surface du Pacifique équatorial remontent rapidement, et les couches profondes de l’océan — une véritable batterie thermique — sont en pleine recharge. Selon le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF), la probabilité de basculer en phase El Niño dès cet été 2026 est estimée à près de 80 % et grimpe à quasiment 100 % pour l’automne. Quant au risque de franchir le seuil des 2 °C et de mériter le qualificatif de « super El Niño », il est passé de 20 % début mars à 75 % début avril — une accélération spectaculaire des prévisions. Certains scénarios évoquent même une anomalie pouvant atteindre les 3 °C, ce qui en ferait l’épisode le plus intense depuis plus d’un siècle.
Il faut cependant garder une certaine prudence. Des chercheurs de l’université Columbia soulignent que l’épisode El Niño modéré de 2023-2024 n’a pas laissé le temps à l’océan de se « recharger » suffisamment pour un super épisode aussi rapproché. La barrière de prévisibilité printanière — cette période où les modèles climatiques peinent structurellement à anticiper l’évolution de l’ENSO — ne sera levée qu’en été. D’ici là, un conseil s’impose : suivre mensuellement les bulletins de la NOAA, de Météo-Consult et de l’OMM, et ne rien figer dans vos plans de navigation pour 2026-2027…
El Niño peut-il bouleverser nos navigations ?
Le Pacifique : un océan si mal nommé, surtout pendant les épisodes El Niño
C’est dans le Pacifique que les effets sont forcément les plus spectaculaires, puisque c’est dans cet océan que le phénomène prend naissance. Lors des années El Niño, vous pouvez oublier l’idée d’une transpacifique sereine poussé par des alizés réguliers. Un exemple ? L’un des lecteurs de Greensailing nous a raconté sa 3e transpac, réalisée lors d’un phénomène El Niño pourtant modéré : « On a passé onze jours dans le pot au noir. Onze jours de chaleur accablante, de moteur quasi-continu, de grains à 35 nœuds qui arrivaient sans prévenir. Quand on est sortis, les alizés qu’on attendait n’étaient pas là. Si j’avais su… j’aurais prévu plus de gasoil et surtout différer mon départ de plusieurs semaines et attendu que les alizés soient bien installés ».
Vous n’aimez pas la pétole ? On le comprend aisément. Mais le vrai danger pendant un phénomène El Niño est plutôt dans les systèmes violents qui peuvent apparaître en dehors de toute logique météorologique classique. La Polynésie par exemple, épargnée en conditions normales par les cyclones, se retrouve exposée lors d’El Niño : les eaux chaudes qui envahissent le Pacifique central constituent un carburant idéal pour des systèmes tropicaux bien plus à l’est qu’à l’habitude. Lors de l’épisode de 1997, 18 cyclones de catégorie 3 ou plus ont balayé le Pacifique. Plusieurs équipages qui hivernaient aux îles Sous-le-Vent avaient vécu un réveil brutal avec le cyclone Orama en 1998. En année El Niño, les refuges habituels pour passer la période cyclonique au calme ne sont plus forcément… des refuges !
Aux Caraïbes : une bonne nouvelle... sous conditions
Paradoxalement, les Caraïbes sont l’une des rares zones où El Niño représente une relative bonne nouvelle. Le phénomène modifie la structure verticale des vents sur l’Atlantique de manière à freiner la formation des ouragans — la saison 2026 s’annonce d’ailleurs « nettement affaiblie » selon la NOAA. Mais un cyclone moins probable reste un cyclone possible, et l’histoire est jalonnée de catastrophes survenues lors de saisons dites calmes. Il faut aussi surveiller le « Niño atlantique », ce réchauffement équatorial atlantique qui tend à suivre El Niño d’une saison et pourrait, au contraire, renforcer les cyclones les plus destructeurs en 2027. A prendre en compte si vous envisagez une transat ou une année sabbatique en Caraïbes. Enfin, pour la classique descente des Canaries vers les Antilles, les alizés atlantiques devraient rester exploitables, mais avec moins de régularité en décembre-janvier, au moment du pic potentiel du phénomène.
En Europe et en Méditerranée : des effets diffus mais réels
Pour les plaisanciers européens, les effets sont moins spectaculaires mais pas négligeables. Les modèles ECMWF projettent un été 2026 aux températures très au-dessus des moyennes sur l’ensemble de la France, avec une instabilité convective accrue — grains violents, orages en mer plus fréquents, coups de vent thermiques exacerbés. En avril 2026, les températures de surface de la mer dans les océans extra-polaires ont atteint leur deuxième niveau le plus élevé jamais mesuré, selon le Service Copernicus pour le changement climatique de l’UE. Et une mer plus chaude engendre des phénomènes météo plus violents et plus imprévisibles. En Méditerranée, Tramontane et Mistral pourraient donc gagner en virulence sous l’effet des contrastes thermiques amplifiés.
El Niño, un phénomène amplifié par le dérèglement climatique ?
El Niño est un phénomène naturel vieux de plusieurs millions d’années. La question n’est donc pas de savoir s’il existe à cause du changement climatique — il n’en est pas la conséquence. La question est de savoir si le réchauffement en amplifie les effets. Et là, la réponse scientifique est sans ambiguïté : oui. Comme le résument des climatologues dans une synthèse récente sur l’ENSO, « les conséquences d’un même El Niño dans un climat plus chaud sont plus prononcées que dans un climat plus froid, avec un effet amplificateur non-linéaire — d’autant plus marqué pour les super El Niños ». Un épisode identique à celui de 1997-1998 survenus aujourd’hui produirait des effets plus dévastateurs, simplement parce que l’océan de fond est plus chaud et l’atmosphère plus chargée en humidité. Alors imaginez s’il atteint les +3°C ?
Pour les navigateurs, cela a une conséquence pratique concrète : les valeurs de référence climatologique sur lesquelles reposent les routages traditionnels sont en train de se périmer. Depuis septembre 2025, le Bureau of Meteorology australien a introduit des indices ENSO « relatifs » qui tiennent compte du réchauffement océanique de fond. C’est une manière de reconnaître que la météo planétaire est en plein bouleversement et qu’il ne faut plus compter uniquement sur les Pilot Charts pour préparer ses navigation au long cours, mais de prendre aussi en compte des phénomènes comme El Niño ou La Niña. Les cartes de routage établies sur des normales 1971-2000 décrivent un océan qui n’existe déjà plus tout à fait.
Pour autant, le catastrophisme n’est pas de mise. Les alizés soufflent encore et poussent les bateaux vers l’ouest. Même si les préparations des transats ou transpac sont peut-être plus compliquées et demandent des évaluations plus précises qu’à une certaine époque et une flexibilité certaine de la part des équipages.
Ce que, finalement, nous appelons le bon sens marin…




